VISITE DE LA CITE DITE RADIEUSE DE MARSEILLE (2 JUILLET 2019)
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C'est sur un terrain de près de 4 hectares le long du Boulevard Michelet
dans la partie est de Marseille
que Le Corbusier (LC) implante son
projet prévu pour 1600 habitants;
les préoccupations de LC sont de trois
ordres: a) installer l'unité dans la partie basse du terrain,
la partie
la plus plate au niveau du boulevard, b) donner à l'axe longitudinal du
bâtiment une direction nord-sud afin
d'échapper au vent dominant, le
Mistral, tout en favorisant l'ensoleillement des cellules traversantes
est-ouest,
c) obtenir par le choix d'une position oblique par rapport à
l'axe du boulevard un effet perspectif
qui soit "une grande source de
variété paysagiste"
[Texte de Jacques Sbriglio 1990, 2013, citation
entre "..." de LC] |


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Utilisé par LC dès 1922, le pilotis atteint ici sa pleine maturité quant
à son niveau de signification;
dans ce projet la triple dimension
urbaine, architecturale et technique du pilotis trouve son
accomplissement dans une
synthèse de solutions jusque là envisagées de
façon fragmentaire. Sur le plan technique, le pilotis sert de support au
sol
artificiel et à la structure alvéolaire en béton armé qui abrite
les cellules (8m séparent le sol naturel du 1er plancher);
il remplit
également une autre fonction utilitaire, en ménageant le passage des
descentes d'eaux usées et des évacuations
des vide-ordures individuels
de tous les appartements. L'utilisation de formes pleines et le soin
attentif apporté
à la mise en œuvre de la matière - béton brut coffré à
la planche soigneusement calepiné -
les pilotis produisent une image qui
fait passer cette partie du bâtiment de l’ordre de l’architecture
à
celui d'ouvrage d'art. |
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L'auvent situé devant l'entrée ouest, appelé familièrement "la casquette" est exemplaire de l'adéquation
entre un thème et une forme: le thème est ici celui du pare-soleil ou du parapluie, appliqué à un objet
dont la fonction est l’accueil des voitures conduisant visiteurs et résidents au pied du bâtiment;
la forme offre l'image combinée d'une structure composée d'un tripode et d'une ouverture en voile mince
venant survoler la masse cubique du hall d'entrée qui se glisse sous le bâtiment. |

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Un seul hall d'entrée pour tout le bâtiment avec 3 ascenseurs menant aux étages et une loge pour le gardien;
tout, dans ce hall d'entrée, renvoie à l'univers très particulier des rez-de-chaussée
des WTC du Downtown new-yorkais; l'échelle est différente, mais la cabine téléphonique,
le kiosque à journaux, le comptoir d'accueil, les batteries d'ascenseurs
et la salle des gardes fonctionnent sur un registre qui rappelle plus l’ambiance des immeubles de bureaux,
voire d'un grand hôtel, que celle d'un immeuble d'habitation. |
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L'immeuble
mesure 105m de long, 19m de large et 52m de haut; il comprend 294
appartements de une à six pièces
répartis sur 17 niveaux; ce sont en
majorité des duplex avec ouvertures sur les deux façades Est et Ouest;
trois ascenseurs desservent les 6 rues intérieures; les planchers en
béton armé, la technique des dalles flottantes
et l'utilisation du béton
cellulaire assurent une bonne insonorisation phonique; une ventilation
mécanique installée
depuis l'origine assainit le logis; chaque foyer
dispose de servies communs: école maternelle sur le toit terrasse,
bibliothèque, parc de 6 hectares, jeux pour enfants, terrain de sport,
étang au pied de l’immeuble construit sur pilotis. |
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"De la notion de grandeur conforme": "normaliser, standardiser, mesurer, proportionner, harmoniser,
c'est opérer la mise en ordre nécessaire"; le Modulor que LC a mis définitivement au point au cours de l'année 1945
devient l'instrument au service de la rationalisation du territoire dans ses composantes;
pour la 1ère fois avec l'aide de cette grille de proportions qui combine les mesures de la section d'or
avec celles de la stature humaine va être "réglée dans l'harmonie, la géométrie éclatante, l'insoupçonnable
complexité interne des organes innombrables" du bâtiment de Marseille et ce à l'aide de 15 mesures
"Quinze mesures ont suffit, Quinze!" |
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Dans chaque rue, seule la plateforme donnant accès aux 3 ascenseurs bénéficie d'un apport de lumière naturelle;
par soucis d'intimité, le reste de la rue donnant accès aux appartements n'est éclairé que par des lampes de palier
avec lumière artificiel indirecte |
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La rue intérieure qui dessert l'unité d'habitation n'est pas un simple
couloir; elle est un élément de la doctrine urbanistique
de LC: sa
fonction première est la distribution, des personnes, des marchandises,
du courrier...;
elle parcourt le plan d'étage courant sur toute sa
longueur et vient se retourner en forme de T pour donner accès
aux
logements non-traversants situés sur la façade Sud; sa largeur théorique de 2,96m la
libère de la trame de structure;
ses parois traitées en panneaux
préfabriquées de béton de gravillons lavés dont la texture joue en
contrepoint
de la dalle lisse du plafond introduisent une dimension
urbaine dans le bâtiment; la polychromie des entrées
de chaque
appartement mise en valeur pas un système d'éclairage artificiel
indirect participe activement à l’ambiance
quasi mystérieuse de cette
rue intérieure; 7 rues, dont une double pour desservir les services
communs des
niveaux 7 et 8 divisent l'Unité sur la hauteur et
distribuent les étages courants; elles permettent, un étage sur trois,
d'accéder à 58 appartements depuis le hall des ascenseurs; 33 vers le
nord et 22 vers le sud; la lumière naturelle
pénètre dans les rues
intérieures uniquement par les ouvertures rectangulaires destinées à
éclairer les paliers
d'attente des ascenseurs (sauf à l'étage des
services communs animés par une belle lumière horizontale;
(voir photos
plus avant) |
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La porte d'entrée d'un appartement avec son éclairage indirect, son casier à compteurs
électriques en haut à droite, son sas de livraison proéminent et, en dessous, le tiroir à
glaçons |
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"Lieu
de contrôle mécanisé du foyer", la cuisine se situe au carrefour de
plusieurs logiques paradoxales:
l'économie domestique moderne inspirée
des États-Unis d'un côté, la vie monastique dans toute sa recherche
de
simplicité de l'autre, avec par ailleurs une référence aux maisons
communes de l'Union soviétique!!!
Sa superficie modeste (4,8m2) évoque
une cuisine d'appoint correspondant à l'idée de LC de doter le bâtiment
d'une cuisine collective, abandonnée au profit de l'indépendance des
cellules d'habitation;
la conception fonctionnelle de cette cuisine est
l’œuvre de Charlotte Perriand.
L'idée de base est l'intégration de la
cuisine à sa salle de séjour
sous la forme d'une cuisine-bar "qui laisse
à la ménagère la gentillesse de communiquer
avec ses amis comme avec sa
famille"; son équipement technique très moderne pour l'époque
commence à
la porte d'entrée avec laquelle la cuisine partage 3 dispositifs:
la
boîte des compteurs électriques consultable du corridor, le casier pour
entreposer
les livraisons apportées de l'extérieur et enfin, une
glacière pour recueillir les glaçons
déposer également depuis
l'extérieur remplaçant les frigos encore rares au début
des années 50;la cuisinière est électrique avec hotte aspirante; l'évier intègre
un
dispositif d'évacuation par voie humide des petits déchets ménagers,
récoltés et recyclés collectivement à l'extérieur du bâtiment; nouveau
revêtement,
le linoléum apparaît sur le sol de la cuisine; le bar
donnant
sur le living intègre des placards à double portes
côté cuisine
et côté salle à manger... |

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Bien que pensées comme devant être préfabriquées entièrement en usine,
les cellules de l'Unité ne seront pourtant pas livrées prêtes à poser
sur le chantier comme l'aurait souhaité LC; elles seront construites sur
place,
à l'intérieur de l'ossature portante poteaux/poutres, comme un
volume
de second œuvre, fait de bois et de placoplâtre.
Dès l'entrée, le
regard est saisi par l'abondance de lumière diffusée
par le grand pan
de verre du séjour;
le contraste voulu par LC entre la pénombre de la
rue
et la luminosité de l'appartement est ici spectaculaire... | | | | | |
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Selon
LC "Chaque appartement est en vérité une maison à deux étages, une
villa ayant son jardin d'agrément,
à n'importe quelle hauteur"; le
caractère relativement fermé de cette loggia préserve l'intimité du
logement;
sa profondeur et l'emploi d'éléments comme le claustra de son
garde-corps, en fait un espace dans lequel
les effets d'ombre et de
lumière sont savamment mis en scène; la partie vitrée de la loggia
s'ouvre entièrement
en se rabattant de chaque côté créant ainsi un grand
espace de vie de la cuisine jusqu'au dehors en passant par le séjour... |
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| Vue sur les montagnes depuis une loggia est |
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Un escalier longitudinal, situé le long de la paroi opposée à la
cuisine, permet d'accéder à l'espace des chambres localisé
soit
au-dessus, soit au dessous de la séquence cuisine/coin-repas, loggia;
crée par Jean Prouvé, cet escalier est conçu
à partir de deux limons en
tôle pliée supportant des cornières dans lesquelles sont vissées des
marches en bois de chêne;
cet escalier semblable à l'échelle de coupée
des navires, relie en pente douce les deux niveaux de la cellule et
s'inscrit
de façon évidente dans son espace longitudinal... |
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L'espace
supérieure est constitué de 3 parties: la chambre des parents en
mezzanine
au-dessus du séjour en communication directe avec sa salle de
bains... |
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| ...la zone de rangements et de services avec les WC, les dressings,
les placards... |
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| ...et la douche "bateau"... |
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...les deux chambres pour enfants
équipées chacune d'elle
de leurs rangements et de leur coin toilette... |
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...ces deux chambres relativement longues et étroites peuvent communiquer
par l'intermédiaire d'une grande cloison
coulissante servant de tableau
noir pour les travaux scolaires et permettant également d'obtenir un
espace plus vaste
pour les jeux; une loggia placée au-devant de ces
chambres permet leur ouverture vers l'extérieur avec vue sur la mer
à
l'instar de la loggia du séjour à l'autre bout de l'appartement tout en
longueur, celle-là ayant vue sur la montagne. |

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Les niveaux 7 et 8 sont réservés aux services communs: grand magasin de ravitaillement, entrepôts frigorifiques,
boutiques liées au commerce et à l'artisanat, restaurant-cafétéria et même chambres d'hôtel réservées en priorité
aux habitants pour y loger leurs invités; la localisation de cette espace "public" à mi-hauteur du bâtiment était
selon LC la seule susceptible de permettre aux habitants de partager les trajets; cette coupure des 3ème et 4ème rues,
apporte dans l'Unité une sociabilité indiscutable qui s'exprime sur des espaces architecturaux appropriables
comme le déambulatoire située derrière les lames verticales des brise-soleil de la façade ouest avec son banc public
et ses réverbères. |
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Aujourd'hui, reste encore dans cette partie du bâtiment
un restaurant et un hôtel, une boulangerie-pâtisserie,
et une librairie; la grande épicerie a été transformée
en salle de réunion et de nombreuses autres surfaces
commerciales cherchent repreneurs... |
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Au niveau 17, sous le toit terrasse était prévu l'installation d'un service complet de santé communautaire avec salle
d'opération et d'accouchement ainsi que des chambres pour les malades; seul le projet de garderie d'enfants sera réalisé
et demeure encore aujourd'hui sous la forme d'une école maternelle avec son espace de jeux avec piscine sur le toit qui
accueille également un centre de loisirs communautaires, une piste de footing et un petit théâtre.
Sport, loisirs, culture, telle est la trilogie que LC souhaite mettre progressivement en place avec l'édification de son toit
terrasse, sous le ciel et sous le soleil, face également à ce site "homérique" de la Méditerranée.
Utilisant le Modulor pour régler l'ensemble de son système de proportions, LC donne ici libre cours à une exaltation
formelle qui joint l'invention à l'auto-citation. Chacun des éléments joue plastiquement en correspondance avec les autres,
comme dans une composition polyphonique; la rupture est totale, rien ne vient rappeler la rationalité du reste de l'édifice.
Ici la technique se déguise et se cache: la machinerie des ascenseurs devient un monumental cube archaïque percé de petits
carrés énigmatiques, les formes lyriques des cheminées de ventilation sont à la fois une variation formelle du thènme du
pilotis et une référence aux formes marines... |
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